Préface
Il y a des livres que, pour d’obscures raisons (mais,
en définitive, sont-elles si obscures ?), on repère,
dans une librairie, au milieu de beaucoup d’autres
: un nom sur une couverture, vaguement évocateur,
un paysage sur une jaquette, un titre dont la douceur
nous plaît.
Des livres qu’on feuillette, au hasard, dans cette
même librairie, et dont la course s’interrompt
sur une phrase qui nous crucifie : « Parfois, le
désespoir est un sentiment calme ».
Des livres qu’on emporte, serrés contre soi,
avec l’espoir qu’une fois rentré dans
le silence d’une chambre, on y retrouvera cette
musique dont une seule note nous a pincé le cœur.
Des livres qu’on ouvre, en tremblant et qu’on
referme, quelques heures plus tard, avec la certitude
qu’un basculement vient de se produire, dont on
ne mesurera pourtant les effets que longtemps après.
Des livres qu’on porte, pendant des années,
qui ne nous quittent pas, dont quelques lignes nous obsèdent.
On en lit d’autres cependant, on en aime d’autres
mais on demeure imprégné de celui-là,
comme d’un parfum qui ne s’estomperait jamais
tout à fait.
« Lettres d’amour en Somalie » de Frédéric
Mitterrand est pour moi, de ces livres.
J’avais
dix-huit ans et je ne laisserai personne me faire croire
que c’est le plus bel âge. J’avais dix-huit
ans et déjà, je cherchais dans la littérature
une réponse à mes questions, une issue à
mes intuitions, ainsi qu’un baume à mes tristesses.
J’avais le pressentiment que je débusquerais
dans les mots des autres un écho aux mots que je
ne parvenais pas à prononcer, une direction à
emprunter peut-être, et l’occasion de ne plus
me sentir seul.
Ces « lettres d’amour » sont arrivées
à point nommé, comme s’il n’existait
pas de hasard, comme si on finissait toujours par rencontrer
ce qui nous ressemble.
Elles sont d’un homme quitté, d’un homme
rendu à la solitude par la décision d’un
autre. Le narrateur a aimé passionnément,
aveuglément peut-être, il s’est jeté
dans l’amour sans précaution, sans retenue,
il a fini par prendre des habitudes, par croire que cela
durerait toujours, il s’est niché dans un lit,
dans une vie et, un jour, sans qu’il aperçoive
les signes avant-coureurs des désastres, il a été
jeté hors de ce lit, de cette vie. La confession
s’ouvre tandis qu’il y revient par effraction,
une dernière fois, en devinant que c’est le
geste ultime avant la souffrance pure.
Et il comprend combien les désastres étaient
en marche depuis longtemps.
Alors cet homme cherche un échappatoire à
sa douleur, il lui vient l’idée d’un
exil, le besoin d’un ailleurs. Mais puisqu’il
faut partir, s’éloigner, autant se diriger
vers un pays supplicié. Non, il ne choisira pas le
soleil, la quiétude d’un voyage d’agrément,
des palaces exotiques dans des contrées protégées,
il préférera aller se confronter à
la misère, à la désolation, à
l’âpreté. Voici qu’il embarque
pour la Somalie.
La Somalie, où l’attendent les déshérités,
les déclassés, les proscrits, les malchanceux.
A-t-il le secret espoir, l’affreux espoir que le malheur
des hommes sur notre planète rétrécie
pèsera plus lourd que le sien, que le chagrin des
autres estompera le sien ? Ou simplement lui faut-il aller
jusqu’aux frontières de la désespérance,
là où aucune rémission n’est
possible ?
Frédéric Mitterrand dit le destin brisé
des hommes de là-bas, la folie des nations, l’inconséquence
des décideurs du monde, la marche vers le néant
d’un peuple vaincu.
Il dit aussi, comme en un écho amorti, son propre
deuil, le chaos de son existence, la certitude tragique
qu’il a tourné le dos pour toujours au bonheur.
La voix de l’amoureux et le lamento de la Somalie
se mélangent, s’entrecroisent, se répondent.
Et nous les entendons, très distinctement. Car ces
lettres ne sont pas seulement écrites, elles nous
sont lues, murmurées à l’oreille.
Les souvenirs affluent. Tout est prétexte à
leur résurgence. Car, dans la tristesse, de partout,
on reçoit des signes. Défilent alors les souvenirs
de l’intimité perdue, des joies confisquées.
Des souvenirs de cinéma aussi puisque les personnages
des films nous ressemblent toujours étrangement.
Des souvenirs de littérature puisque les livres racontent
toujours notre histoire. Des souvenirs de l’homme
au genou malade, ce Rimbaud qui flotte comme un fantôme.
Des souvenirs d’un roi déchu avant l’effondrement
des puissances coloniales. Tout s’entrechoque et nous
renvoie immanquablement à notre propre mémoire.
Et
l’on mesure soudain que ces lettres ne seront jamais
envoyées, qu’elles sont destinées à
un être qui ne les lira pas, qu’elles n’existent
que pour elles-mêmes et pour atténuer, un peu,
et de manière factice, la peine. Oui, elles sont
écrites au désert, au vent, au dénuement.
Elles ne seront pas enfermées dans des enveloppes,
elles ne seront pas glissées sous la porte de l’appartement
où un autre a pris la place. Elles auraient pu tout
aussi bien finir dans un tiroir, être abandonnées
dans une chambre d’hôtel mais Frédéric
Mitterrand, à son retour en France, décide
de les publier. Non comme une bouteille qu’on jette
à la mer mais comme on solde un compte, comme on
publie un acte de décès. Il lui faut aller
jusqu’au bout de cet amour perdu. Il les offre à
ceux qui ont vécu la même histoire, à
toutes les femmes et tous les hommes, en somme.
Il m’est arrivé souvent de les lire à
voix haute, ces lettres, devant des gens. Et à chaque
fois, j’ai surpris dans leur regard un vacillement.
Ces gens qui, au commencement de ma lecture, m’écoutaient
distraitement se raidissaient tout à coup, devenaient
attentifs. Une émotion solennelle s’emparait
d’eux. A la fin, ils venaient me voir, ils parlaient
bas, tentaient de dissimuler leur commotion, n’y parvenaient
pas vraiment. Sans doute s’étaient-ils reconnus
dans les mots.
Il m’est arrivé souvent aussi d’offrir
ce livre. Je sais qu’il est demeuré longtemps
sur des tables de nuit, sur des bureaux, que des pages en
sont cornées, que des passages en sont soulignés.
Cela n’arrive qu’aux livres qui nous parlent
de nous.
Aujourd’hui, en rédigeant cette préface,
d’une main tremblante, je sais que je vous convie
à un voyage dont vous reviendrez différent.
On ne revient jamais indemne d’un texte déchirant.
Laissez-vous porter par cette voix lancinante, à
la fois blessée et étrangement paisible. Laissez-vous
envahir par les images terribles d’une Somalie à
la dérive. Et puis, quand vous aurez refermé
le livre, restez quelques instants dans le silence. C’est
saisissant, ce qui tient dans un silence.
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