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Philippe
Besson ou la princesse accidentée
«
je suis montée dans le train comme une princesse, ou
une accidentée. »
Se resoudre aux adieux p.115
Se
résoudre aux adieux est un roman fascinant, le huitième
de l'auteur et aussi une très belle réussite
pour Philippe Besson. Je voudrais qu'on le lise pour au moins
trois raisons majeures et aussi, pourquoi pas, pour une folie
douce.
Première
raison : le caractère extrêmement, pointilleusement
ténu du sujet. Là où Madame Rowling met
un point d'honneur à nous servir du foie gras littéraire,
accumulant dans un seul roman dragon, sorciers, pierre philosophale,
troll et on vous en passe, Philippe Besson cultive une esthéthique
du grain de sévené, le plus petit grain possible.
Ecoutez plutôt : un couple s'est séparé.
L'un des deux aime encore l'autre. Et c'est tout ? Et c'est
tout. Avec un petit coté savant fou penché sur
son microscope, Besson choisit d'isoler un point, un atome
dans le chaos du monde. Et, sur ce point, de bâtir un
roman. On fait moins ambitieux, vous en conviendrez.
Deuxième
raison : la forme choisie, c'est-à-dire le roman par
lettres. A l'âge des courriels, quand Internet abolit
la distance, la langue, la frontière, est-il bien raisonnable
d'avoir encore recours à cette forme surannée
? Sans doute pas, mais Philippe Besson est un vrai romancier
: il a un grain de sénevé, il n'est pas raisonnable.
Et ça marche ? Et ça marche. A tel point qu'un
fin lecteur comme Jean-Claude Perrier, mon homonyme de Livres
Hebdo (le magazine professionnel de référence
dans l'édition) croit trouver Internet dans le roman
d'où il est scrupuleusement absent. Le personnage principal,
celui qui a été quitté, envoie des lettres
à son ancien partenaire, qui ne lui répond jamais.
Très vite, on sent que toutes ces lettres ne sont qu'un
prétexte à glisser une chute, à toucher
encore l'autre d'un petit « je t'embrasse », suivi
d'une signature qui tombe comme un coup de catapulte, que
ce soit de La Havane, New York, Venise, l'Orient-Express ou
Paris. La présence ou l'absence de ce « Je t'embrasse
» étant bien entendu extrêmement significative.
Avec un sens incroyable du détail juste, Philippe Besson
nous invite à la lenteur et, loin de l'ogre Internet,
joue au Petit Poucet des sentiments, des souvenirs et des
souffrances. On fait moins ambitieux, n'est-ce pas ?
Mais
ce n'est pas encore tout, car ce n'est pas lui, mais Louise,
qui a été quitté. Au délà
du jeu de mot de savant fou (Louise = Lui + ose), on ne peut
qu'admirer l'audace, encore une fois, de l'auteur. Lui, un
homme, il ose durant tout un roman s'habiller en princesse,
se mettre dans la peau d'une femme, et ce, avec une empathie
à peine croyable. Si « le dédoublement
n'empêche pas la sincérité. », si
le livre est dédié aux « amours anciennes
» (et non aux amours passées) de l'auteur, on
en vient à s'interroger sur les failles et les fractures
qui ont du marquer sa vie pour, les sublimant, parvenir au
Graal de l'âme feminine et, comme Louise apprend à
porter des robes - elle qui ne porte que des jeans - assumer
la princesse transfigurée par son amant que chacun
a pu être. Cela serait assez pour faire lire son livre.
Mais
ce n'est pas encore assez pourtant et, pour qui a déjà
fréquenté un peu l'auteur, une folie de plume
s'ajoute à ses raisons de poids : traquer au fil du
texte les obsessions du doux Philippe, savant doux plus que
savant fou des phrases. L'italie, les cheveux bouclés,
l'homme qui mène une double vie, Louise comme une nouvelle
Anna Morante (lire amor roman). Et peut-être enfin,
et peut-être surtout ce goût pour le déséquilbre
qui faisait déjà la chute d'Un garçon
d'Italie et qui est içi visible dans tout le roman
car enfin écrire lettres sur lettres à son ancien
amant qui ne répond jamais, voilà bien une idée
de déséquilibrée. Besson, après
une virgule qu'il manie comme un maître, ajouterait,
d'accidentée, prenant bien soin au passage, et l'air
de rien, de faire comprendre à son lecteur que l'accident
est un accident proustien, une cheville qui se tord et qui
ramène à soi la marée des vieux rêves.
PHILIPPE
PERRIER
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