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Du grand
Besson
PAR JOSEPH MACE-SCARON
Qu’est-ce qu’un écrivain ? C’est
l’homme ou la femme qui a, en lui, une faille. Mais,
pour que son œuvre se construise, encore faut-il
qu’il soit capable de transformer cette faille
en filon. L’obsession n’est rien
si une juste exploitation ne la met pas en valeur. Prenons
Philippe Besson. En cinq ans, il a bâti
au fil de ses romans une œuvre originale qui,
tout en s’adressant à un large public,
fuit la concession. Il excelle à peindre
tous les cabossés de l’âme. L’empathie
qu’il voue à ses personnages va de pair, à chaque
fois, avec la noirceur d’un destin qui les
attend, tapi au fond du récit. Il y a une
musique Besson qui n’est pas sans rappeler
la musique Sagan.
Si Se résoudre aux adieux est du grand Besson, ce n’est pas seulement
en raison du thème de l’amour et de l’abandon. C’est
aussi parce que l’auteur a eu l’audace d’adopter ici la forme
du roman épistolaire à l’heure où certains éditeurs
se croient malins en draguant un hypothétique lectorat avec des récits écrits
en SMS. Seulement, voilà, Besson ne craint pas d’avouer qu’il
est venu au roman par la correspondance. Il adresse, aujourd’hui
encore, à ses amis des lettres magnifiques. Dans En l’absence des
hommes, déjà, le roman épistolaire faisait entrée
discrète mais remarquée. Si bien que, lorsque Louise, femme
abandonnée, écrit à Clément, l’homme en fuite,
tout est juste, parfait, pesé, aérien, sans convention ni redite. C’est
avec de la grâce et le sens des formules ciselées – comment
fait-il pour en avoir autant dans sa besace ? - que Besson nous rappelle
que le roman est l’histoire de ce qui se passe quand s’aiment des
gens qui n’auraient jamais dû se rencontrer ni s’aimer.
Nous en avons tous fait un jour ou l’autre l’expérience :
on ne guérit de ceux qui nous quittent qu’en les reséduisant
pour les quitter à notre tour. Et c’est bien ici ce qui se
passe sauf que Louise accède à cette reconquête par la seule
force de l’écriture. Chaque lettre qu’elle envoie de
La Havane, de New York ou de Venise a beau rester en souffrance, c’est
une petite victoire sur Clément. Un voyage au bout de la douleur. Au
point qu’elle peut (presque) dire à la fin : « Adieu,
tristesse. » Et nous de refermer ce livre en pensant : « Bonjour,
talent. »
Se
résoudre aux adieux, de Philippe Besson, Julliard,
188 p., 18 €
Marianne N°507 du 6 au 12 janvier 2007 page 66
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