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Jusqu'à ce que la mort nous sépare...


En inaugurant une nouvelle collection, Grasset a fait un choix (un pari selon certains) raisonné mais difficile. Puisqu’à l’instar de Gide en son temps, l’éditeur fait choix d’un argument public à haut risque : charger une douzaine de plumes, successivement, de s’inspirer d’un fait divers réel et de le traduire en fiction romanesque. Ainsi naît, officiellement aujourd’hui, « Ceci n’est pas un fait divers », collection dirigée par Jérôme Béglé. Ainsi paraît, officiellement aujourd’hui, L’enfant d’octobre, le nouveau Besson.

Une collection qui – n’en déplaise à certains juges de l’heure d’avant – prend la double précaution de faire figurer la notion de roman sur la couverture et la page de garde (comme à l’accoutumée) mais encore cette mention très explicite « Ce roman est à l’évidence inspiré de faits réels connus de chacun depuis plus de vingt ans. Toutefois la reconstitution romanesque effectuée par l’auteur l’a mené à prêter à certains protagonistes des propos fruits de son imagination ». On ne peut plus clair.

Un enfant d’octobre, librement inspiré de la fameuse affaire Grégory qui défraya la chronique judiciaire des années 80 et questionna la France, et au-delà l’Europe, sur les relations à la famille, à la Justice, à l’enquête ratée (avant les affaires d’Outreau ou Fourniret et Dutroux en Belgique) et aux déchirements familiaux. Et à la rémanence sordide d’un corbeau, corax des temps noirs et maudits, réminiscences létales des années de délation.

A l’instar de Marguerite Duras (l’une des Muses de Philippe Besson) qui couvrait alors l’affaire pour Libération et qui, le 17 juillet 1985, écrit (c’est l’exergue de L’enfant d’octobre) :

« Ce crime est insondable. Souvent on le perd de vue là où on croyait le trouver et il disparaît quand on s’en approche. De très près il n’en reste rien que la monstruosité de l’innocence. Dans ce crime on est allé jusqu’à la dernière couche du mal. »

Comme à son habitude la plume de Philippe Besson est trempée à l’encre de la précision des sentiments. Avec la froide minutie descriptive des faits (s’inspirant des relations judiciaires établies) et l’empathique subjectivité de la voix de la Mère. Parce que Philippe Besson a fait choix romanesque – donc subjectif – à l’instar d’une vérité judiciaire dite il y a 20 ans (est-ce la vérité pour autant ?) de croire indubitablement à l’innocence de Christine Villemin. Mater dolorosa qui parle, par sa plume, peu mais fort, comme un cri …

« Vous ne pouvez pas imaginer ce que ce corbeau nous a fait subir. On vous a raconté l’histoire, elle vous a semblé incroyable, exagérée, vous avez eu l’impression qu’on en rajoutait, qu’on affabulait, ça vous a fait frémir, un peu, sans doute mais c’est passé sur vous, ça a glissé. Encore un de ces dérangements du fin fonds des provinces, ou une de ces élucubrations colportées par des gens en mal de sensations fortes, voilà ce que vous avez pensé, n’est-ce pas ? Mais vous vous trompez, je vous assure. C’était bien réel. Ca nous est arrivé (…) On a vécu l’enfer. Pourtant si j’y songe, ce n’était presque rien par rapport à ce qui nous attendait ».

Parce qu’il y aura les drames, les douleurs insondables de la perte de l’enfant, les culpabilités de l’âme avant la pâture de l’opinion publique, des corbeaux de papiers en plus de celui de l’affaire, des affres judiciaires et de ses semi-vérités et la mort, encore. Et cette vie de province dérangée dans son hypocrite discrétion. Hypocrite ? Parce qu’elle les détestait ces Villemin au train de vie et à l’ambition trop voyante (déplacée ?) dans ces contrées feutrées des Vosges, sur les bords de la Vologne …

« (…) On s’est regardé avec Jean-Marie et on est tombés dans les bras l’un de l’autre, on était contents d’être chez nous, d’avoir notre chez-nous, ça n’avait pas été facile tous les jours, les travaux, l’attente, les formalités, on était fatigués, même nerveusement, mais on y était enfin ! On a regardé le petit, il allait sur ses un an, il était espiègle, il réussissait à marcher et puis il chutait sur le carrelage juste posé, et c’était attendrissant, on se disait que c’était pour lui aussi qu’on avait fait tout ça, pour qu’il ne connaisse pas ce que nous on avait connu, pour qu’il ait une vie meilleure, pour qu’il puisse grandir à l’abri de la médiocrité, de la bêtise, de la méchanceté. On s’est affalés dans le canapé et on a ri, ça a été plus fort que nous, on a ri, on n’avait pas si souvent l’occasion de rire, on ne devinait pas non plus que c’était une des dernières fois. Et c’était bon, ce rire, comme un soulagement, comme une revanche. C’était une joie inoffensive, en même temps, quelque chose d’innocent, de très pur. Ca n’a pas duré longtemps, la pureté. »

Puis c’est le cauchemar, le tunnel, la mort, l’horreur, la chute, les cris, la foule, les intimes convictions des uns, les accusations des autres, les coups de feu, le mépris, les doutes, les soupçons, l’acharnement, le gâchis, le harcèlement, les juges, les médias, les amis, les autres, l’enfant … L’impossible deuil !

Entre doute et intime conviction. La Justice tranche :

« Le 5 juillet 1995, soit dix ans jour pour jour après l’inculpation de Christine pour infanticide, les parents de Grégory adressent, par l’entremise de leur nouvel avocat, une assignation au juge Lambert. Ils demandent là encore réparation ; L’assignation est une charge violente contre le magistrat et instruit le procès de la justice. On y lit notamment :

Les parents de l’enfant ont successivement occupé à l’égard de l’institution judiciaire le statut de victimes constituées parties civiles, puis celui inattendu d’inculpés et d’accusés, avant d’être l’un et l’autre alternativement emprisonnés. Non seulement le service public n’a pas découvert l’auteur de l’assassinat de Grégory Villemin, ce qui n’était pas le moindre des préjudices subis par les parents, mais ce service public a également accusé à tort la mère de l’enfant. Ces deux échecs retentissants de l’appareil judiciaire – impuissance devant l’énigme d’un crime révoltant, accusations portées pendant huit années contre une innocente – sont accablants (…)

Les termes sont ceux d’un véritable réquisitoire. »

Entre impuissance et intime conviction, le romancier prête, coeur à coeur, comme une ultime tribune à une mère meurtrie :

« La chose la pire, ce n’est pas tout ce temps pour rien, ce gâchis, les années fichues en l’air. Ce n’est pas non plus les soupçons ignobles, les accusations dégoûtantes, cette honte jetée sur nous. Ce n’est pas leur incapacité à nommer le coupable, surtout que j’ai mon idée là-dessus. Non, le pire, c’est de ne pas savoir comment mon enfant est mort, de ne rien savoir de ce moment-là, celui où la vie s’est éteinte. C’est affreux d’être dans cette ignorance, dans la brûlure inouïe, révoltante d’une ignorance pareille. Dans cette région qui est très proche de la folie. »

Mater dolorosa, juxta crucem lacrymosa …

 

l'enfant d'octobre
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