Un
enfant d’octobre, librement inspiré
de la fameuse affaire Grégory qui défraya la chronique judiciaire
des années 80 et questionna la France, et au-delà l’Europe,
sur les relations à la famille, à la Justice, à l’enquête
ratée (avant les affaires d’Outreau ou Fourniret et Dutroux
en Belgique) et aux déchirements familiaux. Et à la rémanence
sordide d’un corbeau, corax des temps noirs et maudits, réminiscences
létales des années de délation.
A l’instar de Marguerite Duras (l’une des Muses de Philippe
Besson) qui couvrait alors l’affaire pour Libération et
qui, le 17 juillet 1985, écrit (c’est l’exergue de
L’enfant d’octobre) :
«
Ce crime est insondable. Souvent on le perd de vue là où
on croyait le trouver et il disparaît quand on s’en approche.
De très près il n’en reste rien que la monstruosité
de l’innocence. Dans ce crime on est allé jusqu’à
la dernière couche du mal. »
Comme à son habitude la plume de Philippe Besson est trempée
à l’encre de la précision des sentiments. Avec la
froide minutie descriptive des faits (s’inspirant des relations
judiciaires établies) et l’empathique subjectivité
de la voix de la Mère. Parce que Philippe Besson a fait choix
romanesque – donc subjectif – à l’instar d’une
vérité judiciaire dite il y a 20 ans (est-ce la vérité
pour autant ?) de croire indubitablement à l’innocence
de Christine Villemin. Mater dolorosa qui parle, par sa plume, peu mais
fort, comme un cri …
« Vous ne pouvez pas imaginer ce que ce corbeau nous a fait
subir. On vous a raconté l’histoire, elle vous a semblé
incroyable, exagérée, vous avez eu l’impression
qu’on en rajoutait, qu’on affabulait, ça vous a fait
frémir, un peu, sans doute mais c’est passé sur
vous, ça a glissé. Encore un de ces dérangements
du fin fonds des provinces, ou une de ces élucubrations colportées
par des gens en mal de sensations fortes, voilà ce que vous avez
pensé, n’est-ce pas ? Mais vous vous trompez, je vous assure.
C’était bien réel. Ca nous est arrivé (…)
On a vécu l’enfer. Pourtant si j’y songe, ce n’était
presque rien par rapport à ce qui nous attendait ».
Parce qu’il y aura les drames, les douleurs insondables de la
perte de l’enfant, les culpabilités de l’âme
avant la pâture de l’opinion publique, des corbeaux de papiers
en plus de celui de l’affaire, des affres judiciaires et de ses
semi-vérités et la mort, encore. Et cette vie de province
dérangée dans son hypocrite discrétion. Hypocrite
? Parce qu’elle les détestait ces Villemin au train de
vie et à l’ambition trop voyante (déplacée
?) dans ces contrées feutrées des Vosges, sur les bords
de la Vologne …
« (…) On s’est regardé avec Jean-Marie
et on est tombés dans les bras l’un de l’autre, on
était contents d’être chez nous, d’avoir notre
chez-nous, ça n’avait pas été facile tous
les jours, les travaux, l’attente, les formalités, on était
fatigués, même nerveusement, mais on y était enfin
! On a regardé le petit, il allait sur ses un an, il était
espiègle, il réussissait à marcher et puis il chutait
sur le carrelage juste posé, et c’était attendrissant,
on se disait que c’était pour lui aussi qu’on avait
fait tout ça, pour qu’il ne connaisse pas ce que nous on
avait connu, pour qu’il ait une vie meilleure, pour qu’il
puisse grandir à l’abri de la médiocrité,
de la bêtise, de la méchanceté. On s’est affalés
dans le canapé et on a ri, ça a été plus
fort que nous, on a ri, on n’avait pas si souvent l’occasion
de rire, on ne devinait pas non plus que c’était une des
dernières fois. Et c’était bon, ce rire, comme un
soulagement, comme une revanche. C’était une joie inoffensive,
en même temps, quelque chose d’innocent, de très
pur. Ca n’a pas duré longtemps, la pureté. »
Puis c’est le cauchemar, le tunnel, la mort, l’horreur,
la chute, les cris, la foule, les intimes convictions des uns, les accusations
des autres, les coups de feu, le mépris, les doutes, les soupçons,
l’acharnement, le gâchis, le harcèlement, les juges,
les médias, les amis, les autres, l’enfant … L’impossible
deuil !
Entre doute et intime conviction. La Justice tranche :
« Le 5 juillet 1995, soit dix ans jour pour jour après
l’inculpation de Christine pour infanticide, les parents de Grégory
adressent, par l’entremise de leur nouvel avocat, une assignation
au juge Lambert. Ils demandent là encore réparation ;
L’assignation est une charge violente contre le magistrat et instruit
le procès de la justice. On y lit notamment :
‘Les parents de l’enfant ont successivement occupé
à l’égard de l’institution judiciaire le statut
de victimes constituées parties civiles, puis celui inattendu
d’inculpés et d’accusés, avant d’être
l’un et l’autre alternativement emprisonnés. Non
seulement le service public n’a pas découvert l’auteur
de l’assassinat de Grégory Villemin, ce qui n’était
pas le moindre des préjudices subis par les parents, mais ce
service public a également accusé à tort la mère
de l’enfant. Ces deux échecs retentissants de l’appareil
judiciaire – impuissance devant l’énigme d’un
crime révoltant, accusations portées pendant huit années
contre une innocente – sont accablants (…)’
Les termes sont ceux d’un véritable réquisitoire.
»
Entre impuissance et intime conviction, le romancier prête, coeur
à coeur, comme une ultime tribune à une mère meurtrie
:
« La chose la pire, ce n’est pas tout ce temps pour
rien, ce gâchis, les années fichues en l’air. Ce
n’est pas non plus les soupçons ignobles, les accusations
dégoûtantes, cette honte jetée sur nous. Ce n’est
pas leur incapacité à nommer le coupable, surtout que
j’ai mon idée là-dessus. Non, le pire, c’est
de ne pas savoir comment mon enfant est mort, de ne rien savoir de ce
moment-là, celui où la vie s’est éteinte.
C’est affreux d’être dans cette ignorance, dans la
brûlure inouïe, révoltante d’une ignorance pareille.
Dans cette région qui est très proche de la folie. »
Mater dolorosa, juxta crucem lacrymosa …