L’affaire
Grégory devient un vrai roman
Philippe Besson en fait le sujet de son nouveau livre, «L’enfant
d’octobre».
pascal gavillet (La tribune de Genève)
Publié le 09 avril 2006
On se souvient peut-être que la journaliste Laurence Lacour
avait publié, il y a quelques années, Le bûcher
des innocents, livre admirable qui faisait le tour de l'affaire
Grégory. C'était en 1993, neuf ans après
les faits. Un téléfilm d'après cet ouvrage
sera prochainement diffusé et ne manquera pas de provoquer
le courroux de certains des acteurs de ce retentissant fait divers.
Plus sobrement, l'écrivain Philippe Besson revient lui
aussi sur l'affaire. Dans un roman. L'enfant d'octobre.
Roman? Oui, si l'on tient compte de la
mention qui figure en tête de l'ouvrage. Mais roman à
peine romancé, tant la narration brute des faits se suffit
à elle-même et n'a point besoin de se nourrir d'éléments
extérieurs pour exister.
Distance et observation
Contrairement à Marguerite Duras,
et à son odieuse relecture mythologique et partiale des
faits dans un article paru dans Libé et resté
dans les annales (celui où elle disait, à propos
du geste de Christine Villemin accusée du meurtre de
son fils, «sublime, forcément sublime»),
Besson ne prend pas parti. N'interprète pas non plus.
Il reste à distance, dans la stricte observation, dans
le rappel quasi chronologique des événements,
sans y ajouter ni psychologie, ni analyse, ni hypothèses.
A quoi bon? Elles s'annulent toutes et il le sait bien.
Il y a dans L'enfant d'octobre, et ceux
(rares) qui ne connaîtraient pas l'affaire Grégory
pourront en faire l'expérience, la volonté claire
de montrer qu'un grand fait divers est d'abord et surtout un
roman à lui tout seul. Qu'il suffit de bien ordonner
la matière qui le constitue et de procéder à
une sorte d'inventaire clair et méthodique. Il y a pourtant
une voix qui s'élève au-dessus de la mêlée,
dans ce roman: celle de Christine Villemin, héroïne
malgré elle d'une tragédie portant le nom de son
fils. Tour à tour martyr et accusé, le personnage
conserve mystère et dignité. Besson, entre chaque
chapitre, intercale les pensées à la première
personne de cette femme. Par identification, son point de vue
pourrait devenir le sien, mais il demeure neutre, logique, distancé
lui aussi.
L'écrivain s'interroge encore
(s'interroger n'est pas vraiment le terme, disons plutôt
qu'il constate) sur les liens irréductibles et indestructibles
qui unissent Christine et son époux, Jean-Marie Villemin.
Roman sur la force et la nature de cet amour, L'enfant d'octobre
est un livre d'une pudeur incroyable. Il n'est qu'à lire
comment Besson entre en matière dans le chapitre consacré
au jour du meurtre, page 53: «Désormais, il faut
en arriver là, à cette journée-là,
celle du 16 octobre 1984. (...) Il faut dire les heures, les
minutes, exposer les événements (...), mettre
des mots.» Remarquable.
L'enfant d'octobre, de Philippe Besson,
Grasset, 191 pages