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Vous
inaugurez avec "L'enfant octobre" une nouvelle collection
chez Grasset - "Ceci n'est pas un fait divers". Pourquoi
avoir choisi l'affaire Villemin pour en faire un roman ?
Pour
m'inscrire - humblement - dans une tradition littéraire
qui voit les romanciers s'emparer des faits divers (on se souvient
de Stendhal réinventant l'affaire Berthet dans "Le
Rouge et le Noir", de Norman Mailer évoquant Gary
Gilmore dans "Le chant du bourreau"). Egalement parce
que la tragédie de la Vologne relève à mon
sens d'une mythologie française, appartient à la
mémoire collective. Mais surtout parce qu'elle entre en
collision intime avec mes obsessions d'écrivain : la disparition
d'un être cher, la mise à l'épreuve des liens
familiaux, la façon d'accomplir son deuil, ou encore la
solitude du coupable idéal face à la meute.
Comment vous êtes vous documenté
? Et comment avez-vous "digéré" tout cela
pour en faire un roman ?
Ce
crime a eu lieu il y a 22 ans. J'ai retrouvé les archives
de l'époque, les coupures de presse. J'ai lu également
certains des nombreux livres qui ont été publiés
sur l'affaire. Et j'ai tenté de digérer tout cette
masse d'informations pour n'en conserver que ce qui m'intéressait
en tant que romancier : la solitude d'une femme suppliciée
face au dérèglement de la machine judiciaire et
à l'emballement de la machine médiatique. Mon roman
ne prétend pas à la vérité. Il est
une relecture subjective, partiale, partielle, intime de la réalité.
Les chapitres dans lesquels vous
faites parler ou penser Christine Villemin sont les plus forts,
les plus émouvants de votre livre. Comment avez-vous fait
pour être à ce point réaliste, pour que tout
ce que vous lui faites dire sonne si juste ?
J'ai déjà
emprunté à trois reprises la voix d'une femme dans
mes romans. Dans "Les jours fragiles" notamment, je
me glissais dans la peau d'Isabelle Rimbaud, la soeur d'Arthur,
au moment où celui-ci revient en France pour mourir et
j'imaginais son Journal intime. J'ai besoin de me sentir en empathie
avec ceux dont je raconte l'histoire, en sympathie aussi. Et puis
je vais interroger à la fois la part de féminité
et la part de douleur qui sont les miennes, et qui gisent au fond
de chaque homme.
On sent en effet, notamment dans
votre écriture, infiniment sensible, cette part de féminité.
Est-ce que ce n’est pas aussi plus facile de choisir des
personnages apparemment très différents de soi pour
aborder des thèmes qui nous sont le plus chers ?
Il s'agit d'une démarche paradoxale : d'une part, on choisit
des personnages a priori éloignés de soi parce que
cela permet de révéler une part de sa vérité
intime tout en demeurant masqué ; d'autre part, on va puiser
en soi les sentiments les plus enfouis et on les fait remonter
à la surface tout en s'efforçant de demeurer pudique.
Mais, à la fin, dans l'écriture, j'assume absolument
ma féminité, ma fragilité, et mes ombres.
Qu'est-ce
qui vous émeut tant dans la personne de Christine Villemin
?
La manière
dont une femme confrontée à l'effroyable - la perte
de l'enfant dans des conditions dramatiques - doit surmonter cette
épreuve et faire face au tribunal de l'opinion.
Quand on vous lit, vous donnez parfois
l’impression d’un homme sensible, mais aussi fragile.
Comment réagissez-vous à la plainte engagée
par Christine Villemin à votre encontre ? Est-ce que vous
aviez envisagé cette éventualité en écrivant
ce livre ? Même si vous prenez sa défense, n'avez-vous
pas l'impression de lui voler, de voler à sa famille une
partie de leur vie, de faire ressurgir des moments qu'ils voulaient
oublier ?
A
ce jour, aucune plainte n'a été déposée.
Et je ne fais pas de commentaire sur des spéculations.
Par ailleurs, je veux m'en tenir à un débat strictement
littéraire. Une observation néanmoins, à
propos de la question de l'oubli souhaité par la famille.
Cette question a été tranchée par les Villemin
eux-mêmes, qui ont vendu les droits de leur propre livre
("Le seize octobre") pour en faire une fiction (6 épisodes
de 52 minutes) qui sera diffusée sur France 3, en septembre
2006. Il me semble que leur tranquillité risque d'être
davantage dérangée par cette fiction que par la
publication de mon texte.
Vous avez aussi écrit dans
le Magazine littéraire avoir voulu régler un compte
(littéraire) avec Marguerite Duras (et sa chronique, titrée
"Sublime, forcément sublime", parue dans Libé
au moment de l'affaire.) Duras était en effet persuadée
de la culpabilité de Christine Villemin. Pouvez-vous nous
en dire plus ?
J'avais trouvé
normal que Duras, écrivain fascinée par le fait
divers et régulièrement happée par le réel,
se saisisse de cette affaire. J'observe que "Libération"
avait publié ce texte sans que certains donneurs de leçons
d'aujourd'hui (saisis par un remords tardif ?) n'y trouvent rien
à redire. Simplement, je n'ai jamais cru à la thèse
de la culpabilité de la mère. C'est pourquoi, dans
mon roman, je soutiens celle de l'innocence, laquelle a du reste
été établie par la justice il y a treize
ans.
Marguerite Duras fait d’ailleurs partie de vos écrivains
préférés, je crois ?
J'ai une admiration
presque sans limite (et parfois aveuglée, je le concède)
pour son oeuvre. "Le barrage contre le Pacifique", "Le
ravissement de Lol V. Stein", "L'amant", ce sont
des chefs d'oeuvre. Je les relis inlassablement. Et inlassablement,
je suis émerveillé.
Beaucoup de vos romans tournent
autour de l'absence, la perte d'un être cher. Pourquoi ce
thème est si présent, dans votre oeuvre ?
Ce sont, en effet,
des thèmes qui m'obsèdent. Je vis avec mes disparus.
Leur absence est, certains jours, impossible à supporter.
L'écriture me permet de les retrouver, de les aimer encore.
On écrit aussi pour tenter de régler certaines névroses,
tout le monde sait cela. Et puis, la littérature est le
lieu de l'intranquillité, de la souffrance. Si on veut
lire des histoires avec des garçons qui naissent dans les
choux et les filles dans les fleurs, il y a les contes de fées.
Ce n'est pas exactement mon genre.
Il y aussi un autre thème,
un élément qui est très présent, dans
votre oeuvre, c'est l'eau. En quoi ce thème vous inspire
?
J'ai
grandi non loin de la mer. Je vis la moitié de l'année
au bord de l'océan. Je ne pourrais pas m'en passer. La
mer, c'est à la fois la beauté et le danger. Et
je me reconnais dans la phrase de Prévert : "Je ne
peins pas les choses, je peins au-delà des choses. Pour
moi, un nageur est déjà un noyé".
Vous avez une écriture très
sensible, mais aussi à la fois très rythmée
et très visuelle. Un de vos romans précédents,
‘L’Arrière-saison’, est d'ailleurs entièrement
construit autour d’un tableau d’Hopper. Qu’est-ce
qui vous attire, vous inspire chez ce peintre ? Est-ce que vous
peignez vous-même ?
Non, je n'ai pas ce don, hélas. Mais je suis fasciné
depuis longtemps par certains peintres, d'ailleurs très
différents les uns des autres : Le Caravage, Le Greco,
Goya (des dernières années), Picasso (des jeunes
années), Hopper, Bacon, d'autres encore. Leur oeuvre interpelle
le spectateur que je suis. J'essaie d'en mesurer la beauté
et d'en percer le mystère. J'aime l'idée que les
peintres me racontent le début d'une histoire et que je
doive écrire la suite.
Ecoutez-vous de la musique, en écrivant ? Et si oui, quelle
musique ?
J'ai le plus souvent besoin de silence pour écrire. La
solitude et le silence vont bien ensemble. Pour autant, il m'arrive
régulièrement de me passer des CD en boucle : Perry
Blake, par exemple. Mais aussi Barbara ("Le mal de vivre",
tout de même, c'est d'une splendeur presque insoutenable),
Mano Solo ou James Blunt.
Vous semblez très soucieux
d’être le plus possible en contact avec vos lecteurs.
Dans les Salons, vous prenez le temps de discuter avec vos lecteurs,
et vous avez aussi créé un site internet. En quoi
ce contact est-il si important, pour vous ?
Parce
que, si l'on écrit dans une solitude imbattable,c'est également
nécessaire de retrouver à un moment ou à
un autre ce que j'appelle "le dehors". Et le contact
avec le lecteur est un moment privilégié. D'abord
parce qu'il est empreint de beaucoup de bienveillance, la plupart
du temps. Ensuite, parce que c'est la seule occasion pour un écrivain
de comprendre en quoi son livre a touché les gens. Enfin,
parce que les lecteurs, quand ils s'adressent à un auteur,
parlent avant tout d'eux-mêmes et dévoilent une part
de leur intimité. C'est la magie des livres depuis toujours
: ils nous renvoient à ce que nous sommes, ce que nous
portons, à nos souvenirs, nos névralgies, nos désirs.
Vous avez publié 7 livres
en à peine 5 ans. J'imagine que vous avez déjà
bien avancé votre prochain roman ? Pour quand est prévue
sa publication ?
Le prochain roman
devrait sortir en mars 2007. Il est, en effet, presque achevé.
Il évoque la séparation. Vous voyez, je n'échappe
pas à mes obsessions...
Est-ce que vous voulez rajouter
un dernier mot pour les lecteurs d’Evene ?
A la fin, la seule chose qui importe, c'est le livre, la vérité
des mots. Tout le reste, les commentaires (les miens ou ceux des
autres), ce n'est rien ou presque. Ca ne peut rien contre la vérité
nue des mots.
Propos recueillis par François Ménard pour Evene.fr
– Avril 2006
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