Seul celui qui a des idées personnelles est capable de rendre hommage aux idées d'autrui.

Seul mérite un hommage celui qui est capable de rendre hommage à autrui.

Arnold Schoenberg, compositeur autrichien (1874-1951)

L’idée est le propre de l’Homme, elle est ce qui lui permet de conceptualiser, échanger, imaginer, créer, inventer… travestir, investir, revêtir ou mentir ! L’idée est l’outil de tous les commencements, ce qui reste de la poule et de l’œuf quand la question reste posée. L’ID du mois est donc peut-être ce qui pourra rester de votre rencontre –la plus régulière possible !- avec Philippe Besson sur ce morceau de la Toile. Emportant son idée vous irez –qui sait ?- à sa rencontre en testant, goûtant, écoutant, visitant ce qu’il aura le goût, l’audace et l’envie de vous / nous faire partager …

Et comme dirait Raymond Devos :

Vous savez, les idées elles sont dans l'air. Il suffit que quelqu'un vous en parle de trop près, pour que vous les attrapiez !



Le goût du noir
photo extérieure du resto dans le noir

Dans le noir

51, rue Quincampoix
75004 Paris
Tél.: 01 42 77 98 04


Accès RER Châtelet-Les Halles

Du lundi au samedi à12h30, 20h et 22h
Brunch le dimanche de 12h à 17h
Bar dans le noir tous les soirs de 17h30 à 19h30
puis de minuit à 2h

La peur du noir, elle vient de l’enfance, bien sûr. Elle arrive alors que je suis un petit garçon. Quand la nuit tombe, que les volets se ferment, que mes parents me commandent d’aller au lit, la peur s’insinue. J’aime la chaleur des draps pourtant, je me sens protégé de l’hiver, du dehors. Mais lorsque la lumière s’éteint, c’est plus fort que moi : une angoisse m’étreint. Une agitation qui peut rapidement virer à l’affolement. Mon frère, lui, n’est pas gêné du tout par l’obscurité. J’entends très vite sa respiration régulière, confiante : il ne lui faut jamais longtemps pour s’endormir. Ainsi, il m’abandonne à ma frayeur, il ne m’est plus d’aucun secours, je ne dois plus compter sur lui s’il advient des désastres. Alors, mon souffle devient un halètement, je me mets à expirer et à inspirer violemment, je sens la crise qui monte, une oppression. Pour échapper à la panique, je fais voler les draps, j’ouvre la porte, je me précipite dans le couloir, je cherche la lumière et lorsqu’elle m’est redonnée, le calme peut revenir, mon corps se déleste de ses spasmes, je me tiens là debout en pyjama, les yeux braqués vers le tube au néon du couloir, les bras ballants, je prends ma dose. Je peux rester longtemps comme ça, comme en état de choc, mes parents sont au salon, ils ne se doutent de rien, ils n’imaginent pas leur fils cadet, six ans, terrorisé par le noir, sauvé par la lumière. Un jour, je finis par le leur dire. On m’installera une petite loupiote, qui se branche sur une prise, qui diffuse une lueur orangée, et qui m’évitera bien des cauchemars.

La peur du noir, c’est la peur de ce que je ne peux pas voir. Parce que je ne devine plus rien de ce qui m’entoure, j’imagine le pire, une présence hostile, un rôdeur méchant, des loups qui frôlent mes jambes.

La peur du noir, c’est aussi celle du vide. Et si je tombais dans un puits sans fond, et rien à quoi me raccrocher ? Si j’étais englouti dans un trou, et rien pour me relier au réel ? Et si je me perdais, sans espoir d’être jamais retrouvé ? Et si le monde disparaissait autour de moi, et que je ne m’en rende pas compte ?

Mon cas s’est un peu amélioré, avec l’âge. Les frayeurs se sont estompées. Cependant, je continue de dormir dans des chambres où la lumière passe, derrière des volets striés. Le matin, je peste contre le jour qui me réveille trop tôt mais je préfère encore ça.

photo de l'intérieur du restoAussi, lorsque P. m’a proposé d’aller dîner au « Restaurant dans le noir », ai-je d’abord refusé. Pas question de m’enfermer. Et où est le plaisir à ne pas voir ce que l’on mange ? Ce n’était, bien entendu, que de pauvres excuses à ma lâcheté. Mais P. a su trouver les mots. Il a parlé, grandiloquent, d’une « expérience humaine unique », d’un « moment d’échange, de partage ». Et il a posé cette question à laquelle je ne sais répondre que par oui : « Tu me fais confiance ou non ? ». Mes amis, quand ils me demandent des preuves, les obtiennent toujours. Ils font un sort parfois, sans le savoir, à mes terreurs enfantines.
Cela s’est passé du côté de Beaubourg, dans une rue pavée mal éclairée, pas très loin d’une librairie qui ferme tard et où je vais flâner souvent. C’est au cœur de la ville, et dans le silence pourtant, une artère à l’abri des turbulences.

Nous avons été accueillis dans un Lounge, nous aurions pu décider de ne pas aller plus loin, de rebrousser chemin mais nous étions venus jusque là, maintenant : comment renoncer ? Nous étions comme à la fête foraine tandis qu’on achète les tickets pour le tunnel de la mort ou la grande roue. Moi, j’avais envie de reculer, trop froussard, me rappelant trop bien mes abdications à l’instant des élans. Mais P. a eu une phrase imparable pour balayer mes préventions dans un éclat de rire : « On peut y aller les yeux fermés ».

On nous a présenté Susanna, notre guide, une belle jeune femme aveugle. C’est elle qui a pris la main de P. me demandant de poser la mienne sur son épaule, elle qui nous a entraînés derrière les lourds rideaux de velours noir, qui nous a guidés sur un chemin invisible, entre des tables insoupçonnables, qui nous a conduits jusqu’à nos chaises.

Assis, il nous a fallu prendre nos marques. Evaluer les dimensions, l’espace autour de nous. Trouver la place des couverts, des verres, tous efforts que nous n’aurions jusque là jamais imaginé devoir accomplir. Apprendre à être prudent, précautionneux, à ne rien brusquer, à ralentir. Les premières minutes ont été celles de l’inconfort, de la recherche de repères.

Nos voisins se sont présentés à nous, ce que plus personne ne fait dans un lieu public. Plus tard, j’ai tenté d’imaginer leurs visages. Elle plutôt blonde et fine, lui plus massif, un peu plus âgé, les deux formant un couple urbain, branché. Je me trompe sans doute. Cette erreur me réjouit.

Susanna nous a apporté l’entrée. P. et moi avions opté pour un « menu surprise », puisque nous admettions toute la logique de l’inconnu. Autant l’avouer sans détour : nous avons été incapables de reconnaître nos aliments. Une terrine de lotte et de homard. P. avait affirmé, sans faiblir, qu’il s’agissait de saumon en gelée.

Photo du bar C’est lui qui a servi le vin, essayant de ne pas faire déborder les verres. Lorsqu’il m’a tendu le mien, nous nous sommes touchés et c’est curieux comme cette palpation nous a fait rougir tous les deux (nous nous en sommes parlés après).
Jusque là, je n’avais jamais effleuré sa main, je ne m’étais jamais accroché à ses doigts. Ce sont les gestes d’une tendre intimité. Si, en général, l’amour les commande, l’amitié les exclut. Pourtant, il y a eu ça, la douceur de sa peau, la lenteur de ses mouvements, sa façon de me guider dans le noir, comme avant les étreintes. Je n’en ai pas été gêné, et lui non plus, je crois. Il n’y avait pas d’ambiguïté, nous consentions à ce rapprochement, il nous était nécessaire. Il était agréable.
Nous avons parlé. Beaucoup. Je sais la voix de P., sa singularité. Je sais le grain de cette voix, dont on lui fait souvent la remarque. Mais ai-je jamais été aussi attentif à cette voix que dans ces instants de parfaite obscurité ? L’ai-je jamais trouvée aussi émouvante, troublante, rieuse aussi, facétieuse ?

Ce que P. a dit, dans ces heures, n’appartient qu’à lui et moi. Ce que je peux en dire, c’est : m’avait-il déjà parlé ainsi ? avais-je déjà été aussi loin dans l’aveu ? Non, évidemment. A ne pas croiser le regard de l’autre, on libère sa parole. Les a priori et les excès de pudeur, les codes également, qui polluent nos relations tombent, et les cuirasses avec.

Ce que je sais aussi, c’est que j’avais égaré la peur. Mieux même : l’obscurité totale me rassurait. Elle me permettait de construire l’environnement qui me faisait plaisir et de laisser mes sens me guider.

En revanche, nous n’avons pas retrouvé le goût. Incapables de distinguer les saveurs, les odeurs, les textures, nous nous sommes lamentablement trompés sur ce que nous ingurgitions. Persuadés de déguster un riz au lait au chocolat au dessert, nous nous sommes aperçus en sortant qu’on nous avait servis une crème renversée accompagnée d’un sablé aux céréales ! Accablante méprise des gens bien nourris.

En sortant, il nous a fallu un peu de temps pour revenir à la lumière, la réapprivoiser, pour ne pas la trouver agressive. J’ai croisé le regard de P., son espièglerie était teintée d’embarras, comme s’il se remémorait notre proximité. Il ne regrettait pas du tout d’avoir tenté une telle expérience et moi pas plus que lui. Bien au contraire. Mais nous pressentions qu’il nous faudrait désormais compter avec l’intimité conquise dans le noir.

Philippe Besson